Under the Skin : un chef-d’œuvre hypnotique entre SF et cauchemar existentiel
Il existe des films qui vous happent, vous immergent dans un univers étrange dont vous ne sortez pas indemne. Under the Skin (2013), réalisé par Jonathan Glazer, est de ceux-là. Inspiré du roman éponyme de Michel Faber, ce thriller de science-fiction minimaliste suit un être extraterrestre prenant l’apparence d’une femme (Scarlett Johansson) pour séduire et piéger des hommes en Écosse.
Mais Under the Skin n’est pas un simple film de genre. C’est une expérience sensorielle, un cauchemar hypnotique où l’on bascule peu à peu dans une étrangeté totale. À travers sa mise en scène radicale, sa musique envahissante signée Mica Levi et son refus d’explication, Glazer propose une œuvre qui défie les conventions et questionne la nature même de l’humanité.
Dans cet article, nous allons explorer les thèmes profonds du film : la perception du monde à travers un regard non humain, la prédation et la sensualité, la perte d’identité, mais aussi les nombreuses interprétations métaphoriques que l’on peut y voir.
Fiche technique de Under the Skin
- Titre original : Under the Skin
- Réalisateur : Jonathan Glazer
- Scénario : Jonathan Glazer et Walter Campbell, basé sur le roman Under the Skin de Michel Faber
- Acteurs principaux : Scarlett Johansson
- Musique : Mica Levi
- Directeur de la photographie : Daniel Landin
- Montage : Paul Watts
- Production : Film4, BFI, Creative Scotland
- Genre : Science-fiction, thriller, drame
- Durée : 108 minutes
- Sortie :
- Royaume-Uni : 14 mars 2014
- États-Unis : 4 avril 2014
- France : 25 juin 2014
Distinctions
- Prix de la meilleure musique originale aux European Film Awards (Mica Levi)
- Nommé pour le BAFTA du meilleur film britannique
- Sélection officielle à la Mostra de Venise 2013 et au Festival de Toronto
Où voir Under the Skin ?
Pour visionner Under the Skin en France, plusieurs options s’offrent à vous :
- Apple TV : Le film est disponible à l’achat ou à la location sur Apple TV.
- UniversCiné : La plateforme propose le film en version originale sous-titrée en français, à l’achat ou à la location.
Analyse des thèmes de Under the Skin
L’étrangeté du regard alien
L’un des aspects les plus marquants du film est la manière dont il adopte le point de vue de son protagoniste extraterrestre. L’aliénation est omniprésente : les paysages écossais brumeux, les interactions sociales maladroites et la froideur des environnements urbains renforcent cette sensation de décalage. À travers la caméra de Glazer, le quotidien humain devient étrange, voire absurde.
C’est particulièrement vrai dans une scène glaçante où un bébé est laissé seul sur une plage, après que ses parents ont disparu. Ses gestes maladroits, sa solitude silencieuse dans la nuit noire, sont observés sans émotion par l’extraterrestre — et pourtant, cette séquence nous frappe de plein fouet. Elle révèle une facette de notre humanité vue de l’extérieur : vulnérable, incongrue, cruellement laissée pour compte.
L’absence d’explication sur les motivations et l’origine de l’extraterrestre accentue encore ce sentiment de mystère et de distance.
Prédation et sensualité

Scarlett Johansson incarne un tueur en série dont la beauté sert d’appât pour attirer ses victimes. La séduction y est purement mécanique, vidée de tout véritable désir ou émotion. La mise en scène minimaliste de Glazer accentue l’aspect clinique de cette prédation : les scènes où les hommes sont engloutis par un liquide noir, dépossédés de leur chair dans une imagerie abstraite et cauchemardesque, évoquent à la fois le piège et la dissolution de l’individualité.
L’effacement de l’identité
L’extraterrestre de Under the Skin se fond dans l’humanité, mais reste fondamentalement autre. Son corps est un déguisement, son langage est une imitation. Pourtant, au fil du film, un basculement s’opère : l’aliénité se fissure, et une forme de sensibilité émerge. Ce changement entraîne un questionnement sur l’identité : est-on ce que l’on prétend être, ou ce que l’on ressent ? Cette perte de repères identitaires est renforcée par le jeu subtil de Johansson, qui passe d’une froide indifférence à une fragilité troublante.
L’esthétique du minimalisme et de l’abstraction
La mise en scène de Glazer est radicalement épurée : dialogues rares, musique envahissante et inquiétante de Mica Levi, image léchée où chaque plan semble pesé avec une précision quasi chirurgicale. Ce style immersif et sensoriel plonge le spectateur dans un état de contemplation perturbante. L’utilisation d’acteurs non professionnels et de caméras cachées pour certaines scènes renforce encore l’étrangeté du film, floutant la frontière entre réalité et fiction.

L’alien comme métaphore
L’expérience de l’étranger et de l’immigrant
L’extraterrestre de Under the Skin pourrait symboliser l’expérience de l’immigrant, ou plus largement de toute personne perçue comme « autre » dans une société donnée. Elle tente d’imiter les humains, d’adopter leurs comportements, mais demeure fondamentalement différente. Elle est confrontée à des limites : l’incapacité à comprendre l’émotion, le désir, ou la souffrance.
L’humanité à travers ses marges
Un moment-clé du film vient renforcer cette réflexion : l’extraterrestre croise la route d’un homme atteint de déformations faciales, évoquant le personnage de The Elephant Man de David Lynch. Là où d’autres victimes sont piégées sans état d’âme, celui-ci sera relâché.

Ce geste, anodin en apparence, marque une rupture : la créature commence à percevoir la souffrance et l’altérité autrement. À travers cette scène, le film inverse le regard : ce n’est plus l’humain qui juge le monstre, mais l’inhumain qui commence à voir les nuances de l’humanité.
Ces figures à la marge — un bébé abandonné, un homme difforme — deviennent des révélateurs de notre propre seuil de tolérance. Ils participent d’un portrait en creux de notre humanité, faite de fragilités, de bizarreries et de détresses.
La solitude et l’incapacité à créer des liens
Le film illustre un paradoxe : bien que cette créature chasse les hommes en exploitant leur désir, elle reste totalement isolée. Elle existe dans un monde où tout contact est une prédation, ce qui l’empêche d’établir des relations sincères. Lorsqu’elle tente enfin de se connecter autrement – notamment avec l’homme qui l’aide vers la fin –, cette tentative d’humanité la confronte à sa propre vulnérabilité et la mène à sa perte.
La déshumanisation et le regard sur l’autre
Le film met en scène un processus de déshumanisation inversé : au début, l’extraterrestre considère ses victimes comme des objets, réduits à leur enveloppe corporelle. Peu à peu, elle commence à percevoir leur individualité et leur souffrance. Ce retournement fait écho à de nombreux systèmes oppressifs où certains groupes sont perçus comme inférieurs ou interchangeables. Son évolution questionne la manière dont nous regardons les autres : sommes-nous capables de voir l’humanité dans ceux qui nous semblent différents ?
Une humanité redéfinie par l’altérité
Ainsi, Under the Skin ne se contente pas d’opposer l’humain et l’inhumain. Il interroge la frontière mouvante entre les deux. La figure du migrant, de l’extralocal, devient une clé de lecture essentielle : en posant un regard neuf sur les interactions humaines, le film dévoile la violence des relations entre l’intérieur et l’extérieur.

L’ultime scène, où l’extraterrestre est pourchassée, violentée, puis incendiée, pousse cette logique jusqu’à son extrémité. Son enveloppe humaine se délite, révélant un corps noir et lisse, irréductiblement autre.
Ce dévoilement final — littéralement la mise à nu — boucle une trajectoire où chacun, spectateur compris, est invité à redéfinir ce qu’il croit être humain.
Under the Skin, un regard inhumain sur l’humanité
Under the Skin est une œuvre fascinante qui oscille entre film d’auteur, thriller silencieux et cauchemar métaphysique. Jonathan Glazer déconstruit le genre de la science-fiction pour proposer une expérience hypnotique, où la terreur naît autant de la mise en scène que du vide émotionnel du personnage principal.
À travers cette histoire d’extraterrestre qui chasse et observe les humains, le film aborde des thèmes universels : la perception de l’autre, la solitude, l’identité et la frontière floue entre humanité et altérité. Sa mise en scène glaciale et sa musique envoûtante en font une expérience unique, dérangeante et inoubliable.
Dix ans après sa sortie, Under the Skin continue de hanter ceux qui l’ont vu. Peu de films parviennent à être aussi épurés et puissants à la fois, nous confrontant à l’inconnu avec une radicalité rare.