High Life : Claire Denis nous enferme dans l’espace (et c’est terrifiant)
Avec High Life, Claire Denis envoie la science-fiction valser dans les tréfonds de la chair et de l’esprit. Loin des clichés du space opera flamboyant, elle enferme ses personnages – et nous avec – dans un vaisseau qui ressemble plus à une prison qu’à un miracle technologique. Ici, l’espace ne fait pas rêver : il est un couloir de la mort, une chambre d’expérimentation où le désir, la violence et l’entropie se décomposent lentement. Denis ne filme pas l’infini avec émerveillement, mais avec une précision clinique, comme une biologiste disséquant les ultimes soubresauts de l’humanité. Une œuvre qui colle à la peau, poisseuse et hypnotique.
High Life (2018) – Infos techniques et crédits
- Titre original : High Life
- Réalisatrice : Claire Denis
- Scénario : Claire Denis, Jean-Pol Fargeau, Geoff Cox
- Acteurs principaux :
- Robert Pattinson (Monte)
- Juliette Binoche (Dr. Dibs)
- Mia Goth (Boyse)
- André Benjamin (Tcherny)
- Musique : Stuart A. Staples
- Directeur de la photographie : Yorick Le Saux
- Montage : Guy Lecorne
- Studios de production : Alcatraz Films, Pandora Film, The Apocalypse Films Company
- Distributeur : A24 (États-Unis), Wild Bunch (France)
- Durée : 1h53
- Genre : Science-fiction, Drame
- Date de sortie : 7 novembre 2018 (France)
Pour voir le film :
Claire Denis en 2018 : une cinéaste à la dérive… dans l’espace
Claire Denis n’a jamais eu peur d’explorer les territoires troubles de l’âme humaine, mais en 2018, elle franchit un cap avec High Life. Habituée aux histoires de désir, de violence et d’exil (Beau travail, Trouble Every Day, Les Salauds), elle s’attaque ici à la science-fiction. Pourtant, ce n’est pas une soudaine passion pour l’astronomie qui la pousse vers le cosmos, mais plutôt une volonté de faire exploser ses thèmes fétiches dans un décor extrême : l’espace, dernier refuge et dernier tombeau.
Le projet a mis près de 10 ans à voir le jour. À l’origine, Denis voulait tourner en anglais avec Philip Seymour Hoffman, mais la mort de l’acteur en 2014 change la donne. Elle choisit alors Robert Pattinson, dont la carrière post-Twilight prend un virage résolument sombre (Cosmopolis, The Rover, Good Time). Juliette Binoche, quant à elle, retrouve Denis après Un beau soleil intérieur, et compose ici l’un de ses rôles les plus dérangeants.
Présenté au Festival international du film de Toronto en septembre 2018, High Life laisse le public abasourdi. Certains crient au chef-d’œuvre, d’autres sortent perplexes. Peu importe : Denis a réussi son pari, injectant dans la science-fiction une dose de perversion clinique et de poésie morbide.
À la même époque, le cinéma de genre connaît un retour en force du bizarre et de l’introspectif. Annihilation d’Alex Garland et Mandy de Panos Cosmatos flirtent eux aussi avec l’horreur cosmique et le trip sensoriel. Mais High Life est d’une autre trempe : moins flamboyant, plus organique, il tisse lentement son cauchemar, nous plongeant dans un huis clos suffocant où la vie, la mort et la sexualité s’entrelacent dans une lente putréfaction.
High Life : pulsions en apesanteur
Monte (Robert Pattinson) est le dernier survivant d’un équipage envoyé dans l’espace pour une mission sans retour. À bord du vaisseau-prison où il est enfermé depuis des années, il veille sur une mystérieuse petite fille, Willow, née au sein de cette micro-société à l’agonie. Mais comment en est-il arrivé là ?
Flash-back. On découvre que Monte faisait partie d’un groupe de criminels condamnés à mort, embarqués de force dans une mission spatiale expérimentale sous la supervision de la troublante Dr. Dibs (Juliette Binoche). Officiellement, ils doivent s’approcher d’un trou noir pour en extraire une nouvelle source d’énergie. Officieusement, Dibs mène des expériences de reproduction humaine sur ces cobayes désespérés.
Dans l’enfer métallique du vaisseau, le temps et la morale se dissolvent. Les pulsions resurgissent dans un huis clos irrespirable, où chacun cherche une échappatoire : la rébellion, la méditation, le meurtre… ou la légendaire « fuck box », une machine de plaisir solitaire qui suinte le cauchemar cybernétique. Monte, lui, refuse de céder à ses désirs et tente de rester intègre, un choix qui le condamne à l’isolement.
Claire Denis filme cette dérive comme une dissection clinique du corps et de l’esprit. Elle montre la déchéance des personnages sans emphase ni jugement, avec une froideur presque scientifique. L’espace n’est pas un lieu de découverte, mais une chambre d’expérimentation où la vie s’accroche comme une bactérie dans un laboratoire stérile. Et au bout du chemin, un trou noir : attraction irrésistible, promesse d’oubli, métaphore ultime du néant.
Avec High Life, Denis tisse un conte nihiliste où la science-fiction devient un purgatoire. La sexualité, la maternité et la survie ne sont plus des choix, mais des expériences menées à l’aveugle sur des cobayes humains. Les rares moments de grâce sont fugaces, comme cette scène finale, sublime et énigmatique, où Monte et Willow s’abandonnent à l’inconnu, dans un dernier soupir cosmique.
High Life : une anomalie fascinante dans la SF et chez Claire Denis
Claire Denis n’avait jamais touché à la science-fiction avant High Life. Pourtant, le film s’inscrit parfaitement dans sa filmographie : c’est une œuvre de chair, de désir et de solitude, des thèmes qu’elle explore déjà dans Trouble Every Day (2001), film de vampires charnels et viscéraux, ou dans Les Salauds (2013), un cauchemar poisseux sur la décadence humaine. Mais ici, elle pousse encore plus loin l’expérimentation : High Life est un huis clos métaphysique, une fresque cosmique où l’espace devient un laboratoire froid et carcéral.
Dans le paysage de la science-fiction contemporaine, High Life est une anomalie. Il ne cherche pas l’épique ni le spectaculaire, comme un Interstellar ou un Gravity. Il ne verse pas non plus dans l’abstraction hypnotique d’un 2001: l’Odyssée de l’espace. Son cousin le plus proche ? Peut-être Solaris de Tarkovski, avec lequel il partage une approche sensorielle du voyage spatial. Mais là où Tarkovski sublime la mémoire et l’amour, Denis dissèque le corps et ses pulsions primaires.
L’influence du body horror est aussi palpable : la « fuck box », les inséminations forcées, les fluides corporels omniprésents rappellent Crash ou La Mouche de Cronenberg. Pourtant, Denis ne joue jamais la carte du gore ou du choc gratuit. Elle préfère l’inconfort diffus, l’ambiance viciée qui s’installe lentement, comme une moisissure qui ronge les parois du vaisseau.
Avec High Life, Denis prouve que la science-fiction peut être un terrain d’expérimentation radical. Ce n’est ni un film de genre classique ni un pur exercice de style. C’est une expérience, un film qui laisse une trace poisseuse dans l’esprit, une anomalie fascinante qui dérange autant qu’elle hypnotise.
Quand regarder ce film ?
High Life n’est pas un film que l’on regarde à la légère. Il s’insinue lentement sous la peau, comme un virus inconnu qui dérègle les fonctions vitales. Alors, dans quel état d’esprit faut-il être pour l’affronter ?
- Après une rupture : Si vous pensez avoir touché le fond, laissez Claire Denis vous rappeler qu’il y a toujours pire. Un vaisseau où les derniers vestiges de l’humanité se masturbent dans une boîte poisseuse sous la surveillance d’une sorcière gynécologue ? Voilà de quoi relativiser vos déboires sentimentaux.
- Lors d’une nuit d’insomnie : Quand l’idée même du sommeil devient abstraite, High Life est là pour accompagner votre errance nocturne. Son atmosphère silencieuse et pesante vous plongera dans un état second, entre rêve éveillé et cauchemar moite.
- Avant une expérience médicale : Un séjour à l’hôpital en vue ? Une opération programmée ? Regardez High Life pour vous préparer psychologiquement aux manipulations scientifiques et aux expérimentations éthiquement douteuses. Après ça, même une coloscopie semblera rassurante.
- Pour une soirée « SF atypique » : Vous en avez marre des space operas clinquants ? Associez High Life à Stalker de Tarkovski et Under the Skin de Jonathan Glazer. Ambiance garantie : mutisme, plans contemplatifs et angoisse existentielle.
- Quand vous vous sentez trop bien dans votre peau : Si votre moral est trop bon, si vous croyez encore en l’humanité et à la beauté du cosmos, High Life est le remède idéal pour redescendre sur Terre… ou plutôt pour dériver sans fin dans un néant glacial.