Death Grips - No Love Deep Web (censored cover)

Death Grips : No Love Deep Web, le manifeste du chaos numérique

Il arrive que la musique ne cherche plus à séduire, ni même à transmettre : elle veut lacérer.
En 2012, Death Grips largue No Love Deep Web comme on balance un cocktail Molotov dans un couloir d’hôpital. Minimaliste, glacé, hanté par une colère sourde, ce disque pulvérise toutes les conventions.
Ici, pas d’amour. Pas de compromis. Juste une vérité brutale, déclamée à bout de souffle dans un micro éventré.
Bienvenue dans le web profond. Préparez-vous à tomber.

Informations techniques et crédits

Titre de l’album : No Love Deep Web

Date de sortie : 1er octobre 2012

Durée totale : 45 minutes et 47 secondes

Genre : Hip-hop expérimental

Labels : Third Worlds, Harvest

Liste des titres :

  1. Come Up and Get Me
  2. Lil Boy
  3. No Love
  4. Black Dice
  5. World of Dogs
  6. Lock Your Doors
  7. Whammy
  8. Hunger Games
  9. Deep Web
  10. Stockton
  11. Pop
  12. Bass Rattle Stars Out the Sky
  13. Artificial Death in the West

Équipe artistique :

  • MC Ride (Stefan Burnett) : chant
  • Zach Hill : batterie, production
  • Andy Morin (Flatlander) : claviers, production

Production : Death Grips

Enregistrement : de mai à août 2012, dans l’appartement de MC Ride et Zach Hill à Sacramento, Californie

Particularités :

  • L’album se distingue par une approche plus minimaliste et sombre par rapport à leurs œuvres précédentes, avec une utilisation prédominante de la boîte à rythmes Roland TR-808 et une réduction notable des samples.
  • La pochette originale de l’album a suscité la controverse en raison de son caractère sexuellement explicite, représentant le pénis en érection de Zach Hill avec le titre de l’album écrit dessus.

Paroles et thématiques : Les textes explorent des thèmes tels que l’aliénation, la violence, la paranoïa et la déshumanisation dans le contexte d’une société hyperconnectée.

L’actualité du groupe à l’époque

2012, année de tous les excès pour Death Grips. Ces types sont des chiens fous, des terroristes sonores en cavale. Après avoir lâché The Money Store en avril – un album déjà monstrueux, une claque électro-punk-rap qui a laissé des traces – ils sont censés partir en tournée. Mais non. Ils annulent tout. Pourquoi ? Parce qu’ils ont une autre bombe à larguer, un disque encore plus brutal, plus froid, plus impitoyable : No Love Deep Web.

Ils enregistrent ça en mode bunker, reclus dans un appartement miteux de Sacramento. Plus de samples déjantés, fini les accroches quasi-dansantes de l’album précédent. Ici, tout est réduit à l’os : des beats d’acier, des synthés qui suintent la menace, et la voix possédée de MC Ride, éructant des visions paranoïaques sur fond de délabrement mental.

Et puis, il y a la sortie. Le carnage. Le groupe lâche l’album gratuitement sur Internet, dans un pur élan de sabotage. Le label Epic Records n’a rien vu venir. Résultat : rupture de contrat immédiate. Pour couronner le tout, la pochette – un acte de guerre esthétique – montre le sexe en érection de Zach Hill avec le titre du disque écrit dessus. Inadmissible pour certains, ultime provocation pour d’autres. Peu importe : No Love Deep Web est un manifeste de chaos.

Dans ce climat de destruction créative, Death Grips n’est pas seul à plonger dans l’abîme. La même année, Swans sort The Seer, un rituel sonore de deux heures qui broie les nerfs. Godspeed You! Black Emperor refait surface avec ‘Allelujah! Don’t Bend! Ascend!, apocalypse en plusieurs mouvements. Même dans le hip-hop, Kendrick Lamar impose good kid, m.A.A.d city, portrait oppressant de l’Amérique urbaine. 2012 est une année où la musique n’a peur de rien.

Et Death Grips en est la bande-son ultime.

LES MORCEAUX DU DISQUE

1. Come Up and Get Me

L’album s’ouvre sur un piège. Un tunnel sans lumière. Un beat mécanique, martelé comme un code d’urgence sur une porte close. La voix de MC Ride flotte entre menace et délire, oscillant entre murmures et explosions viscérales. L’enfermement est total, l’évasion impossible. La première claque est brutale.

2. Lil Boy

Une marche militaire sous acide. La 808 claque comme des coups de crosse, pendant que Ride éructe un monologue décousu, mi-prédicateur, mi-méchant de film d’horreur. L’absence de sample renforce la sécheresse du son : il n’y a plus d’habillage, juste la vérité crue, nue, et terrifiante.

3. No Love

Le sommet de l’album. Un beat d’acier, d’une froideur clinique, qui avance implacable, inexorable. MC Ride y est plus désincarné que jamais, son flow claquant comme une sentence. “You think you know me?” La paranoïa atteint son paroxysme. Ce morceau est un trou noir. Il avale tout.

4. Black Dice

Minimalisme total. Quelques notes dissonantes sur une boîte à rythmes bancale. Ride semble ricaner dans le vide, détaché, comme s’il contemplait un monde en train de s’effondrer sous ses pieds. Une pause malsaine avant la prochaine explosion.

5. World of Dogs

“La vie est un pute et sa mort est son clitoris.” Voilà comment commence ce morceau. Un mantra nihiliste, porté par un beat rampant, malade. Death Grips plonge dans un cauchemar cybernétique où chaque son semble prêt à imploser. Ride éructe, Hall et Morin broient du son. Un voyage en enfer.

6. Lock Your Doors

Un vortex sonore. Ride est en mode auto-destruction totale, éructant des syllabes comme s’il essayait d’échapper à une crise de panique. La batterie se casse la gueule, les basses sont distordues jusqu’à la rupture. Une expérience physique plus qu’un morceau.

7. Whammy

Tout est dans le titre. Une déflagration. Ride devient une entité démoniaque, vociférant sur une instru qui semble tourner en boucle dans un ascenseur en chute libre. Une transe pure, animale.

8. Hunger Games

Un beat hypnotique, répétitif, martelé comme un rite vaudou. MC Ride semble possédé, sa voix tranchante comme une lame. Une descente dans l’angoisse urbaine, un miroir tendu aux bas-fonds d’une ville sans nom.

9. Deep Web

Le morceau-titre est un passage en eaux troubles. Le rythme est désarticulé, la voix de Ride rebondit entre rage et résignation. Un labyrinthe sonore où chaque porte mène à un mur. Impossible d’en sortir indemne.

10. Stockton

Le son de la rue. La violence du bitume. Une boucle minimale, des basses ultra-saturées, un MC Ride qui lâche son flot comme une kalachnikov. On ne respire plus.

11. Pop

Une pulsation qui vrille le cerveau, un groove malsain qui vrille les nerfs. Ride est à bout, le monde s’effondre autour de lui, et il continue à hurler dans le vide. Ça ne finira jamais bien.

12. Bass Rattle Stars Out the Sky

Presque une ballade, si Death Grips savait faire des ballades. Des nappes sonores noyées dans la brume, un Ride presque spectral. Un calme apparent, mais l’angoisse rôde.

13. Artificial Death in the West

Clôture magistrale. Une boucle hypnotique, des nappes de synthé inquiétantes. Death Grips semble figé dans le temps, bloqué dans un désert numérique. Le morceau s’éteint lentement, laissant derrière lui un silence lourd, étouffant.


L’album ne se contente pas d’être violent : il est claustrophobe, toxique, exténuant. Une plongée sans oxygène dans un monde où tout s’effrite. Un disque qui laisse des traces, qui ne s’écoute pas, mais qui s’expérimente.

PLACE DE L’ALBUM DANS LA DISCOGRAPHIE DE DEATH GRIPS ET DANS L’HISTOIRE DE LA MUSIQUE

No Love Deep Web n’est pas juste un album de plus dans la discographie de Death Grips. C’est un point de rupture, un acte de sabotage, une déclaration de guerre.

Dans l’évolution du groupe : un virage radical

Avant cet album, Death Grips avait déjà prouvé qu’ils étaient des outsiders furieux avec Exmilitary (2011) et The Money Store (avril 2012). Ces deux albums avaient une énergie brute, mais restaient, à leur manière, accessibles : Exmilitary jonglait avec des samples et des rythmes agressifs, tandis que The Money Store affinait cette approche avec des morceaux presque dansants sous la couche d’agression.

Et puis No Love Deep Web arrive, et c’est l’effondrement total. Fini les morceaux accrocheurs, fini le chaos jouissif. Ici, tout est glacial, chirurgical, hostile. C’est l’album où Death Grips coupe tous les ponts – avec le public, avec leur label, avec toute idée de compromis. C’est aussi le moment où ils se libèrent totalement des structures traditionnelles de l’industrie musicale.

Après cet album, ils continueront à expérimenter avec des formats de sortie imprévisibles (Government Plates en 2013, Fashion Week en 2015), avant d’atteindre une sorte d’apothéose avec The Powers That B (2015), où ils mélangent la froideur clinique de No Love Deep Web avec des expérimentations sonores encore plus radicales.

Dans l’histoire de la musique : un manifeste de nihilisme numérique

No Love Deep Web n’est pas seulement un album bruyant et brutal. C’est l’un des premiers albums de l’ère numérique à être pensé comme un virus. Sa sortie pirate, son imagerie choquante, son rejet de toutes les règles de l’industrie font écho aux transformations profondes de la musique à l’époque. Death Grips refuse les plateformes traditionnelles, largue son disque sur le net comme une bombe à fragmentation, et détruit son propre contrat de label au passage.

D’un point de vue sonore, il s’agit aussi d’un album charnière. La radicalité de No Love Deep Web annonce une déshumanisation de la musique électronique et du rap qui se retrouvera chez des artistes comme :

  • JPEGMAFIA, qui reprendra l’esthétique bruitiste et le chaos de Death Grips dans ses albums (Veteran, All My Heroes Are Cornballs).
  • Arca, qui explore des textures sonores froides et dérangeantes, influencée par l’hostilité sonore de l’album.
  • Kanye West, qui avec Yeezus (2013) empruntera ouvertement certains éléments de la brutalité minimale de No Love Deep Web.

Là où des groupes comme Nine Inch Nails ou Ministry avaient déjà exploré la fusion du hip-hop et du bruitisme industriel, Death Grips va plus loin dans la destruction des codes. L’album ne propose aucune mélodie, aucun répit, aucun espoir. Il est une anomalie, une aberration sonore qui continue d’influencer des artistes en quête de nouvelles formes d’agression musicale.

En résumé, No Love Deep Web est le disque de la rupture :

  • Rupture avec l’industrie musicale
  • Rupture avec le confort d’écoute
  • Rupture avec toute convention esthétique

Il reste aujourd’hui un manifeste de l’aliénation moderne, une expérience sonore qui repousse les limites du supportable. Un album dangereux, qui fait encore peur plus de 10 ans après sa sortie.

QUAND ÉCOUTER CE DISQUE ?

No Love Deep Web n’est pas un disque que l’on écoute à la légère. Il ne se met pas en fond sonore pour une soirée chill. Il n’adoucit rien, ne réconforte personne. Il attaque. Il déstabilise. Il dévore. Voici quelques situations où son écoute prend tout son sens.

🔥 Lors d’une nuit blanche dans un squat en fin de monde

Les murs suintent, l’ampoule clignote, quelqu’un dort par terre sans qu’on sache s’il est encore en vie. Dans un coin, un inconnu tape frénétiquement sur un clavier d’ordinateur. Vous n’avez pas dormi depuis 36 heures et vous sentez que la réalité commence à se fissurer. C’est le moment idéal pour balancer No Love Deep Web et plonger tête la première dans l’abîme.

🚔 Pendant une course-poursuite avec la police (en rêve, bien sûr…)

Vous roulez trop vite sur l’autoroute. Les gyrophares illuminent votre rétroviseur. Le moteur hurle. C’est foutu, mais vous continuez. Come Up and Get Me démarre, et d’un coup, tout devient clair : ce disque est la bande-son de la fuite en avant. Une seule issue : accélérer jusqu’à l’implosion.

💻 En explorant le Dark Web à 3h du matin

Écran noir, silence pesant. Une fenêtre s’ouvre : un chat anonyme vous propose des services dont vous préférez ne pas connaître les détails. Vous vous enfoncez dans les méandres du net, et soudain, Deep Web résonne dans votre casque. Plus moyen de faire marche arrière. Quelqu’un, quelque part, sait que vous êtes là.

🏋️ En soulevant de la fonte dans une salle de sport crasseuse

Les néons grésillent, l’odeur de transpiration et de métal flotte dans l’air. Les machines sont rouillées, les types autour de vous ressemblent à des figurants de Fight Club. Vous chargez la barre, fixez votre reflet dans le miroir. No Love démarre. Plus question de reculer. Soit vous soulevez, soit vous vous écroulez.

🛑 Lors d’un blocage mental total

La vie n’a plus de sens. Vous êtes coincé. Tout vous semble absurde. Il vous faut un électrochoc, quelque chose qui brûle tout sur son passage. Vous mettez No Love Deep Web à fond dans votre casque et laissez l’album dissoudre la réalité. À la fin, soit vous avez trouvé une issue, soit vous êtes devenu autre chose. Mais vous ne serez plus le même.


Cet album ne se contente pas d’être une écoute. Il est une épreuve, une purge, un rituel de destruction. On l’écoute quand tout va mal, ou quand on veut que tout aille encore plus mal.

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