Adrenochrome : une molécule anodine devenue mythe conspirationniste
L’adrenochrome existe bel et bien. Il s’agit d’un sous-produit de l’adrénaline, découvert dans les années 1930 et étudié dans les années 1950 pour ses hypothétiques liens avec la schizophrénie. Il n’a jamais été considéré comme une drogue hallucinogène. Il ne possède pas de propriétés rajeunissantes. Et, surtout, il n’a jamais été récolté sur des enfants en détresse pour assouvir les pulsions d’élites dégénérées.
Pourquoi alors retrouve-t-on cette molécule au centre d’un des fantasmes complotistes les plus délirants du XXIe siècle ? De Las Vegas Parano à QAnon, en passant par les pires recoins d’Internet, l’adrenochrome est devenu bien plus qu’un simple composé chimique : il est l’incarnation moderne d’un vieux mythe paranoïaque, celui de l’élite maléfique assoiffée de sang.
Pour comprendre cette étrange obsession, revenons d’abord à la réalité scientifique de cette molécule avant d’explorer sa transformation en un symbole de pure folie conspirationniste.
L’adrenochrome : un mythe né d’une vraie molécule
À l’origine, l’adrenochrome n’avait rien d’extraordinaire. Découvert en 1937, ce composé chimique résulte de l’oxydation de l’adrénaline, cette hormone bien connue pour son rôle dans la réaction de fuite ou de combat. Lorsqu’elle est exposée à l’air, l’adrénaline se transforme en une substance rougeâtre : l’adrenochrome. Dès les années 1950, des psychiatres canadiens, Abram Hoffer et Humphry Osmond, ont suggéré que l’adrenochrome pourrait être impliqué dans la schizophrénie, soupçonnant qu’une surproduction de cette molécule dans le cerveau puisse provoquer des états psychotiques. Mais cette hypothèse, jamais validée par des preuves solides, est rapidement tombée dans l’oubli.
Contrairement à ce que certains voudraient croire, l’adrenochrome n’a jamais été considéré comme une drogue puissante. Il a certes été testé pour ses effets hallucinogènes supposés, mais les rares études existantes montrent qu’il n’a qu’un impact très limité sur la conscience humaine. Rien de comparable aux véritables substances psychotropes comme le LSD ou la psilocybine.
Et pourtant, malgré son insignifiance scientifique, l’adrenochrome va connaître une seconde vie… non plus dans les laboratoires, mais dans la fiction.
De Las Vegas Parano aux fantasmes pop : l’adrenochrome comme drogue imaginaire
L’adrenochrome aurait pu rester une simple curiosité biochimique, mentionnée uniquement dans les revues médicales poussiéreuses. Mais la littérature et le cinéma en ont décidé autrement.
L’un des premiers à évoquer cette molécule sous un angle fictionnel est Anthony Burgess dans A Clockwork Orange (1962). Il y mentionne une boisson appelée « drencrom », un cocktail dopé à l’adrenochrome censé intensifier les effets des drogues. Mais c’est en 1971, avec Las Vegas Parano de Hunter S. Thompson, que l’adrenochrome devient une véritable légende. Dans ce roman culte du journalisme gonzo, le narrateur décrit une substance extrêmement puissante, extraite des glandes surrénales humaines. La scène est grotesque, absurde, totalement fictive… mais elle marquera durablement l’imaginaire collectif.
En 1998, l’adaptation cinématographique par Terry Gilliam enfonce le clou : Johnny Depp, sous LSD, se voit proposer une dose d’adrenochrome par son avocat, qui lui précise avec un sourire carnassier : « Il faut le récolter sur un corps humain vivant. » L’effet est immédiat : hallucinations violentes, panique, délire. Le film, visuellement démentiel, grave alors dans l’esprit du public l’idée que l’adrenochrome est une drogue obscure, interdite, terrifiante.
Mais ce qui relevait du pur délire gonzo va bientôt être repris… au premier degré.
QAnon et le fantasme du complot pédosataniste
Si l’adrenochrome est aujourd’hui un sujet de discussion dans les cercles complotistes, c’est avant tout grâce (ou à cause) de QAnon. Ce mouvement, né sur les forums anonymes de 4chan en 2017, prétend révéler l’existence d’une cabale sataniste composée d’élites politiques, médiatiques et économiques, impliquées dans un gigantesque réseau de trafic d’enfants. Selon leurs délires, ces enfants ne seraient pas seulement exploités sexuellement, mais également torturés afin d’extraire leur adrenochrome, présenté comme une drogue de jouvence et de pouvoir absolu.
Si cette théorie peut sembler grotesque, elle n’est pourtant qu’une version modernisée d’un mythe antisémite séculaire : l’accusation de crime rituel. Dès le Moyen Âge, des rumeurs prétendaient que les juifs enlevaient et sacrifiaient des enfants chrétiens pour utiliser leur sang dans des cérémonies occultes. Cette légende a justifié des persécutions, des pogroms et des massacres pendant des siècles. Aujourd’hui, la figure du « pédo-sataniste buveur de sang » a été recyclée dans l’imaginaire conspirationniste, où elle vise non plus une communauté religieuse en particulier, mais une élite indistincte englobant politiciens, stars de Hollywood et grands patrons.
Le délire autour de l’adrenochrome a explosé avec l’affaire Jeffrey Epstein. Lorsque ce financier aux connexions politiques sulfureuses a été arrêté pour trafic sexuel de mineures en 2019, puis retrouvé mort dans sa cellule dans des circonstances troubles, les conspirationnistes y ont vu la confirmation de leurs pires soupçons. Pour eux, Epstein n’était pas un prédateur isolé mais un rouage clé du « réseau » mondial. À partir de là, tout était bon pour alimenter le fantasme : Hillary Clinton, Tom Hanks, Oprah Winfrey, tous auraient participé à ces rituels infâmes, drogués à l’adrenochrome d’enfants terrorisés.
En réalité, il n’existe aucune preuve que l’adrenochrome ait le moindre effet anti-âge, ni qu’il puisse être extrait d’un être humain vivant de manière exploitable. Les recherches biochimiques montrent qu’il peut être synthétisé très facilement en laboratoire, sans torture ni sacrifices. Mais ce genre de détails n’a jamais arrêté un bon complot.
Aujourd’hui, l’adrenochrome est devenu une sorte de mème conspirationniste : on le retrouve dans des hashtags Twitter, dans des vidéos TikTok virales, et même dans des discours de figures d’extrême droite cherchant à flatter leur base paranoïaque. Il est la preuve que, dans l’ère numérique, une fiction peut se transformer en « vérité alternative » en quelques années seulement.
Conclusion : quand la fiction engendre la paranoïa
L’histoire de l’adrenochrome est fascinante car elle illustre parfaitement la manière dont un concept scientifique insignifiant peut muter en un fantasme délirant. Ce qui n’était, à l’origine, qu’une simple molécule étudiée pour ses effets sur le cerveau est devenu un mythe pop, avant de virer à l’obsession paranoïaque.
Le cas de l’adrenochrome montre aussi comment les théories du complot ne naissent pas de nulle part. Elles s’appuient sur des récits préexistants – en l’occurrence, les vieux fantasmes du complot sataniste – et les recyclent avec les codes de la culture contemporaine. Le cocktail est explosif : un ingrédient mystérieux (la drogue cachée des élites), une dimension horrifique (des enfants sacrifiés), et une grande facilité de diffusion via Internet.
Mais surtout, ce mythe révèle une peur profondément ancrée dans nos sociétés : celle d’être dominés par une caste impitoyable et inhumaine. Le problème, c’est que cette peur, plutôt que d’être dirigée contre les véritables structures de pouvoir oppressives, est souvent détournée vers des chimères absurdes, alimentant la désinformation et la paranoïa collective.
Ainsi, l’adrenochrome n’est qu’un symptôme d’un mal plus vaste : la croyance aveugle dans des récits simplistes, qui donnent du sens à un monde chaotique mais nous éloignent de la vérité. Et si l’on veut vraiment s’attaquer aux abus des puissants, mieux vaut s’armer d’esprit critique que de hashtags complotistes.