Raoul Duke (incarné par Johnny Depp) en train de consommer de l'adrenochrome dans le film Las Vegas Parano

Las Vegas Parano : l’ivresse, la chute et le rêve américain en lambeaux

Il y a des films qu’on regarde pour se distraire, et d’autres qui vous regardent, vous jaugent, vous enfoncent dans votre fauteuil comme une overdose d’adrénochrome dans une chambre d’hôtel trop climatisée. Las Vegas Parano fait évidemment partie de la seconde catégorie. Adapté de l’œuvre culte de Hunter S. Thompson, réalisé par Terry Gilliam — c’est-à-dire un homme qui filme comme d’autres délirent —, ce cauchemar comico-toxique est à la fois un uppercut visuel et un manifeste de la décomposition du rêve américain. Une farce ? Sans doute. Mais une farce qui vous laisse avec le goût du vomi dans la bouche et la certitude que l’Amérique, si elle a un visage, c’est celui d’un lézard halluciné sous acide. À mi-chemin entre la satire politique, l’autofiction déglinguée et l’art contemporain en roue libre, Las Vegas Parano n’adapte pas tant un roman qu’un état mental — le « gonzo », cette folie méthodique où le journalisme se dissout dans la substance, la conscience dans la drogue. Derrière les grimaces, les poursuites grotesques et les hôtels infernaux se cache un malaise profond, celui d’un monde où la liberté s’est changée en caricature et la vérité en trip grotesque. Un monde qui ressemble furieusement au nôtre.

Infos techniques et crédits

Titre original : Fear and Loathing in Las Vegas

Réalisateur : Terry Gilliam

Scénario : Terry Gilliam, Tony Grisoni, Tod Davies, Alex Cox, d’après le roman de Hunter S. Thompson

Musique : Ray Cooper

Directeur de la photographie : Nicola Pecorini

Montage : Lesley Walker

Genre : Comédie noire, aventure

Durée : 118 minutes

Année de sortie : 1998

Acteurs principaux :

  • Johnny Depp : Raoul Duke
  • Benicio del Toro : Dr. Gonzo
  • Tobey Maguire : l’auto-stoppeur
  • Christina Ricci : Lucy
  • Cameron Diaz : la journaliste blonde
  • Ellen Barkin : la serveuse du North Star Café
  • Gary Busey : l’agent de patrouille routière
  • Michael Jeter : L. Ron Bumquist
  • Craig Bierko : Lacerda
  • Christopher Meloni : Sven, le réceptionniste du Flamingo Hotel

Où et comment visionner le film ?

Pour (re)découvrir Las Vegas Parano en France, plusieurs options s’offrent à vous :

  • Streaming : Le film est disponible en version française sur des plateformes telles que Youtube, Prime Video, Canal+ VOD ou encore LaCinetek.
  • Achat physique : Des éditions DVD et Blu-ray sont disponibles à l’achat, notamment sur des sites comme la Fnac et Rakuten.

Veuillez noter que la disponibilité sur les plateformes de streaming peut varier en fonction des régions et des accords de distribution.

L’actualité de Gilliam à l’époque

En 1998, Terry Gilliam sort d’une période de turbulences. Réalisateur iconoclaste, ancien membre des Monty Python, il s’est déjà forgé une réputation de visionnaire maudit d’Hollywood. Las Vegas Parano arrive après L’Armée des 12 singes (1995), un succès critique et commercial qui lui a permis de retrouver une certaine crédibilité après l’échec financier de The Fisher King (1991).

Mais ce film, adaptation du roman culte de Hunter S. Thompson, est un pari risqué. À Hollywood, peu de studios veulent financer un délire psychédélique qui oscille entre la farce grotesque et la descente aux enfers. Le projet passe de main en main : Alex Cox (Repo Man) devait initialement le réaliser avant que Gilliam ne reprenne le flambeau. Le tournage est chaotique, marqué par l’improvisation et la méthode ultra-immersive de Johnny Depp, qui vit littéralement dans la peau de Raoul Duke.

À sa sortie, Las Vegas Parano divise violemment la critique. Présenté au Festival de Cannes 1998 en compétition officielle, il est hué par une partie de la presse, tandis que d’autres louent son audace formelle. Le public ne suit pas : le film est un échec commercial (10,6 millions de dollars de recettes pour un budget de 18,5 millions).

Pour Gilliam, cet accueil marque le début d’une longue traversée du désert. Il tente alors de monter L’Homme qui tua Don Quichotte, un projet maudit qui sombrera rapidement dans le chaos – une mésaventure immortalisée par le documentaire Lost in La Mancha (2002).

En 1998, l’industrie hollywoodienne est en pleine mutation. C’est l’année de The Big Lebowski des frères Coen (autre film culte mal reçu à sa sortie), mais aussi de American History X, Pi ou encore The Truman Show – autant de films qui interrogent le malaise américain sous des formes variées. Las Vegas Parano, lui, pousse la logique de l’excès jusqu’à la nausée, et c’est peut-être ce qui dérange tant.

Que raconte Las Vegas Parano ?

Synopsis rapide

Las Vegas Parano est une odyssée dégénérée au cœur du rêve américain en état de putréfaction. L’histoire suit Raoul Duke (Johnny Depp), alter ego fictif de Hunter S. Thompson, et son avocat samoan Dr. Gonzo (Benicio del Toro) dans une virée sous psychotropes à Las Vegas, où ils sont censés couvrir une course de motos pour un magazine. Ce prétexte journalistique se dissout rapidement dans un bain de LSD, mescaline, éther et autres substances, transformant leur séjour en une plongée cauchemardesque dans l’envers du décor du pays de la liberté.

Sous ses allures de comédie hallucinatoire, le film est un constat amer sur l’échec du mouvement hippie et la fin des illusions de la contre-culture des années 60. Ce qui commence comme une fuite euphorique se mue en un bad trip national : Las Vegas, temple du capitalisme et du divertissement, apparaît comme un gigantesque gouffre où s’effondrent les idéaux d’une génération.

Mise en scène et esthétique : le délire visuel de Gilliam

Gilliam adopte une approche radicale pour immerger le spectateur dans l’esprit défoncé de ses personnages. La caméra tangue, les angles sont distordus, les couleurs explosent, et le montage épouse le chaos mental du duo. La direction artistique recrée une Las Vegas poisseuse et surréaliste, où les halls d’hôtel prennent des allures d’enfer sous néons.

L’interprétation est également hors norme : Johnny Depp, crâne rasé et lunettes jaunes vissées sur le nez, incarne Raoul Duke avec une énergie quasi-cartoonienne, imitant à la perfection les tics de Hunter S. Thompson. Benicio del Toro, lui, est méconnaissable, suintant la folie et le malaise à chaque apparition.

Le film ne cherche jamais à être « agréable ». Il est dérangeant, bruyant, souvent hystérique, et c’est précisément ce qui le rend fascinant. Plutôt que de raconter une histoire linéaire, il donne à voir une expérience sensorielle extrême, comme un trip dont on ne sort jamais vraiment indemne.

La place du film dans la filmographie de Gilliam et dans l’histoire du cinéma

Dans la filmographie de Terry Gilliam, Las Vegas Parano est une anomalie encore plus radicale que ses autres œuvres. Si le réalisateur avait déjà exploré des univers délirants et dystopiques (Brazil, L’Armée des 12 singes), ce film pousse l’expérimentation formelle à son paroxysme. Il ne cherche pas à séduire, mais à assommer, à immerger le spectateur dans un état d’épuisement proche de celui de ses personnages.

Cet excès total l’a d’abord desservi. Mal reçu à sa sortie, le film est un échec commercial, souvent qualifié d’inregardable ou d’hystérique par la critique. Pourtant, au fil des années, il a acquis un statut culte, notamment grâce à la génération DVD et à sa récupération par les amateurs de cinéma psychédélique.

Dans l’histoire du cinéma, Las Vegas Parano est aujourd’hui considéré comme l’une des meilleures adaptations d’un livre impossible à adapter. Il est l’un des rares films à avoir su capturer l’esprit du « gonzo journalism » de Hunter S. Thompson, en adoptant une forme aussi hallucinée que le fond.

Le film s’inscrit aussi dans une tradition plus large de satires cauchemardesques de l’Amérique, aux côtés de Taxi Driver (Scorsese, 1976), Blue Velvet (Lynch, 1986) ou encore Requiem for a Dream (Aronofsky, 2000). Mais là où ces films conservent une structure narrative claire, Las Vegas Parano refuse toute convention et se vautre volontairement dans l’errance et le chaos.

C’est ce qui le rend unique : un film-monstre, à la fois hilarant et terrifiant, qui ne ressemble à rien d’autre.

Quand regarder Las Vegas Parano ?

Las Vegas Parano n’est pas un film que l’on regarde pour se détendre après une longue journée. Ce n’est pas non plus un film à conseiller à quelqu’un qui cherche un simple divertissement. C’est une descente aux enfers sous LSD, une expérience immersive qui peut aussi bien provoquer l’hilarité que le malaise.

Idéal pour :

  • Une nuit blanche sous caféine et nicotine, où la fatigue commence à altérer la perception de la réalité.
  • Une veille de gueule de bois, pour se préparer mentalement à l’effondrement à venir.
  • Un après-midi caniculaire, où l’air est si lourd qu’on se sent déjà en bad trip.
  • Une soirée post-rave, quand on est trop épuisé pour parler mais pas assez pour dormir.
  • Un marathon de films hallucinés, enchaîné avec Enter the Void, Requiem for a Dream ou Blue Velvet.

À éviter absolument :

  • Si vous avez déjà un début d’angoisse existentielle.
  • Si vous avez un entretien d’embauche le lendemain matin.
  • Si vous venez de réserver un voyage à Las Vegas.

En somme, Las Vegas Parano est à consommer comme les substances qu’il met en scène : en pleine conscience de ses effets secondaires.

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