Canine, ou comment déconstruire la réalité en moins de 100 minutes
Et si l’horreur la plus glaçante ne se trouvait ni dans les monstres ni dans les jump scares, mais dans le quotidien banalisé d’une famille bien sous tous rapports ? Canine de Yorgos Lanthimos est une œuvre radicale, dérangeante et inclassable, qui interroge les mécanismes de pouvoir, la fabrication du réel et les dérives de l’éducation. Immersion dans un film-labyrinthe où chaque mot, chaque geste est un outil de contrôle.
Infos techniques et crédits
Dans le paysage cinématographique contemporain, certains films refusent de se laisser étiqueter, préférant errer dans les marges, insaisissables et dérangeants. Canine (Κυνόδοντας) de Yorgos Lanthimos est de ceux-là. Film d’horreur sans effusion de sang, comédie familiale sans tendresse, parabole politique sans idéologie, cette œuvre grecque de 2009 est un ovni à la croisée de plusieurs genres.
Derrière ce huis clos oppressant, on retrouve :
- Titre original : Κυνόδοντας (Kynodontas)
- Titre international : Dogtooth
- Réalisateur : Yorgos Lanthimos
- Scénaristes : Yorgos Lanthimos, Efthymis Filippou
- Producteurs : Yorgos Lanthimos, Athina Rachel Tsangari
- Musique : Absence de bande originale propre, le film utilisant des morceaux classiques disséminés comme des reliques d’un monde extérieur inatteignable.
- Directeur de la photographie : Thimios Bakatakis (une image clinique, souvent statique, qui piège les personnages dans leur propre enfermement)
- Montage : Yorgos Mavropsaridis
- Pays d’origine : Grèce
- Langue : Grec
- Durée : 94 minutes
- Date de sortie : 2009
- Genre : Inconnu. Mais si on devait trancher, disons… dystopie domestique déviante ?
- Distribution :
- Christos Stergioglou : le père, monstre ordinaire aux allures de notable provincial
- Michele Valley : la mère, complice soumise et silencieuse
- Angeliki Papoulia : la fille aînée, en quête de rupture
- Mary Tsoni : la fille cadette, terrifiée par l’inconnu
- Christos Passalis : le fils, prototype du jeune premier désaxé
- Anna Kalaitzidou : Christina, intruse fatale
Dès ses premiers instants, Canine s’impose comme une expérience : cadrages rigides, dialogues absurdes, jeu d’acteur déshumanisé… Lanthimos érige une prison de silence et de faux-semblants où la logique est un mensonge d’État.
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L’actualité du réalisateur à l’époque
En 2009, Yorgos Lanthimos n’est encore qu’un inconnu en dehors des cercles cinéphiles grecs. Canine est son deuxième long-métrage après Kinetta (2005), un film déjà étrange mais passé inaperçu. Pourtant, avec ce nouvel opus, il devient le porte-étendard d’un mouvement émergent : la « Greek Weird Wave« , une vague cinématographique marquée par l’absurde, le malaise et une esthétique volontairement anti-spectaculaire.
L’impact du film est immédiat dans le circuit festivalier :
- Prix Un Certain Regard à Cannes 2009 – Une consécration qui propulse Lanthimos sur la scène internationale et attire l’attention de la critique.
- Nomination aux Oscars 2011 dans la catégorie Meilleur film étranger – Une anomalie pour un film aussi radical, qui témoigne de sa capacité à troubler au-delà des cercles d’initiés.
- Multiples récompenses en festivals – Notamment au Festival de Sitges et au Stockholm Film Festival.
Dans le même temps, le cinéma mondial est en pleine mutation. 2009, c’est aussi l’année de Funny Games US de Michael Haneke, dont l’aspect clinique et la mise en scène sadique ne sont pas sans rappeler Canine. Le parallèle est évident : Lanthimos et Haneke partagent ce goût pour le jeu de pouvoir pervers, les familles dysfonctionnelles et l’horreur sans recours au spectaculaire.
Si Canine marque une rupture dans la carrière de Lanthimos, il reste encore loin du statut d’auteur-culte qu’il acquerra plus tard avec The Lobster (2015) ou The Favourite (2018). À l’époque, il est juste cet étrange réalisateur grec qui filme des jeunes adultes miaulant comme des chats, et personne ne sait encore à quel point il marquera le cinéma contemporain.
Résumé du film, grands thèmes et caractéristiques stylistiques
Dans une maison isolée, un père et une mère élèvent leurs trois enfants adultes dans un monde totalement coupé de la réalité. À leurs yeux, l’extérieur est un territoire hostile et dangereux, auquel ils ne pourront accéder que lorsque leur « canine » tombera naturellement. Pour contrôler leur perception du monde, les parents vont jusqu’à redéfinir le langage : un « zombie » est une petite fleur jaune, une « autostrade » est un vent violent. Tout est fait pour maintenir ces trois êtres dans une ignorance totale. Seule incursion du réel : Christina, une jeune femme engagée pour satisfaire les besoins sexuels du fils. Son influence sera le grain de sable dans cette mécanique totalitaire.

Un film sur le pouvoir du langage et la fabrication du réel
Lanthimos filme une société miniature sous emprise, où le langage est la clé de la domination. En privant ses enfants d’un vocabulaire exact, le père leur interdit de penser autrement que selon son propre système de croyances. Le film évoque ainsi les dictatures et leur capacité à redéfinir la vérité (Orwell, Huxley en ligne de mire). Mais le propos est plus pervers encore : ici, l’oppression ne vient pas d’un État, mais de la cellule familiale, ce lieu normalement associé à la protection et à l’amour.

Difficile de ne pas voir dans cette parabole une critique des structures de pouvoir étouffantes, qu’elles soient politiques, culturelles ou religieuses. Le film pose cette question dérangeante : et si l’éducation elle-même était une forme de conditionnement ?
Un minimalisme clinique et oppressant
Lanthimos adopte une mise en scène aussi déshumanisée que son sujet :
- Plans fixes, cadrages froids et composition rigide : La caméra semble observer les personnages comme des cobayes dans une cage.
- Absence de musique originale : Rien pour manipuler l’émotion du spectateur. Seuls les bruits ambiants et les dialogues aseptisés créent l’atmosphère.
- Un jeu d’acteur glacé et mécanique : Les personnages récitent leurs répliques avec une neutralité dérangeante, comme s’ils avaient été vidés de leur individualité.
- Des scènes absurdes et violentes, mais filmées avec une distance clinique : Rien n’est souligné, tout est montré comme un rituel quotidien, rendant la brutalité encore plus insoutenable.

L’ensemble évoque autant le théâtre de l’absurde (Ionesco, Beckett) que le cinéma de Haneke (Funny Games, Le Ruban blanc), avec une pointe de l’étrangeté hypnotique de David Lynch. Canine est à la croisée de la satire, du drame et du cauchemar domestique.
Un tournant dans la filmographie de Lanthimos et une anomalie dans le cinéma mondial
Avant Canine, Yorgos Lanthimos était un réalisateur quasi inconnu, évoluant à la marge du cinéma grec. Après Canine, il devient l’un des cinéastes les plus intrigants du XXIe siècle.
L’acte fondateur de la « Greek Weird Wave »
Si Kinetta (2005) posait déjà les bases de son univers étrange et détaché, c’est Canine qui propulse Lanthimos comme chef de file d’un mouvement nouveau : la « Greek Weird Wave », aux côtés d’Athina Rachel Tsangari (Attenberg) et Babis Makridis (L). Ce courant partage plusieurs caractéristiques :
- Un regard détaché et froid sur des situations absurdes ou cruelles.
- Un langage détourné ou vidé de son sens, créant une réalité alternative.
- Une critique indirecte de la société, souvent à travers la cellule familiale.
- Un budget modeste, une esthétique minimaliste et une mise en scène épurée.
Mais là où d’autres réalisateurs de ce mouvement resteront dans le circuit indépendant, Lanthimos, lui, passera à l’international.
L’après-Canine : vers une reconnaissance mondiale
Après Canine, Lanthimos enchaîne les films marquants :
- Alps (2011) – Un projet plus confidentiel, qui prolonge son goût pour l’absurde et la manipulation des identités.
- The Lobster (2015) – Son premier film en langue anglaise, avec Colin Farrell et Rachel Weisz. Il radicalise encore plus son approche du langage et du totalitarisme social, en imaginant un monde où les célibataires sont transformés en animaux. Prix du Jury à Cannes.
- The Killing of a Sacred Deer (2017) – Un thriller clinique et implacable, qui évoque Funny Games d’Haneke avec son atmosphère oppressante et ses dialogues décalés.
- The Favourite (2018) – Un film d’époque avec Olivia Colman, Emma Stone et Rachel Weisz, qui lui vaut un Oscar de la Meilleure Actrice pour Colman et le propulse définitivement dans la cour des grands.
- Poor Things (2023) – Un conte macabre et grotesque porté par Emma Stone, qui confirme son goût pour les récits absurdes et dérangeants.
Une œuvre inclassable, encore aujourd’hui
Canine reste une anomalie, même dans la filmographie de Lanthimos. Plus radical que ses films suivants, moins narratif, il est une sorte d’expérience-limite du malaise, un OVNI qui ne ressemble à rien d’autre.

C’est aussi un film qui n’a pas d’héritiers directs. Bien sûr, on peut le rapprocher de Funny Games d’Haneke pour son atmosphère glaciale et son sadisme feutré, ou du cinéma de Lynch pour son étrange rapport au langage et à la réalité. Mais Canine ne rentre dans aucune case. Il reste une énigme, un film qui ne cherche pas à être compris, mais à contaminer le spectateur.
Quand regarder Canine ?
Il y a des films qu’on choisit en fonction de son humeur. Et puis il y a Canine, qui impose son propre état d’esprit : un mélange de fascination, de malaise et de rire nerveux. Alors, à quel moment se plonger dans cet enfer domestique sous contrôle parental ?
- Avant un dîner de famille toxique
Marre des discussions sur la politique et des remarques passives-agressives sur vos choix de vie ? Rien de tel que Canine pour relativiser. Après tout, tant qu’on ne vous oblige pas à ramper en aboyant ou à appeler un chat « table », ça pourrait être pire. - Pour une soirée « cinéma et dictature »
Associez Canine à 1984 de Michael Radford, The White Ribbon d’Haneke ou Brazil de Terry Gilliam, et vous obtiendrez une belle illustration du pouvoir du langage dans les régimes oppressifs. Effet garanti sur vos illusions de libre arbitre. - Après un stage de développement personnel
Vous venez de suivre un séminaire où on vous a expliqué que tout est une question de mindset et que le bonheur est à portée de main ? Canine vous rappellera que l’environnement façonne nos pensées bien plus que nous le croyons… et que les gourous ne sont pas toujours ceux qu’on croit. - Quand vous doutez du rôle des parents dans l’éducation
Si vous avez des enfants, regardez Canine comme un manuel de « tout ce qu’il ne faut pas faire ». Si vous n’en avez pas, ce film pourrait bien être l’argument final pour ne jamais en faire. - Pour tester la résistance mentale de vos amis
Le cinéma, c’est du partage, non ? Alors proposez innocemment Canine lors d’une soirée films. Regardez leurs réactions évoluer du rire gêné à la stupeur, puis à la sidération. Ceux qui restent jusqu’au bout sont vos vrais amis.