Laboratoire de catastrophe générale : plongée dans la fureur d’un génie
Il y a des livres qui se lisent. D’autres qui s’encaissent.
Laboratoire de catastrophe générale appartient à cette seconde catégorie. C’est un bloc noir, incandescent, paranoïaque et mystique, où Maurice G. Dantec déploie sa vision du monde dans un journal en forme de champ de bataille. Pas un roman, pas un essai : un cri. L’auteur, en exil volontaire, y règle ses comptes avec la France, l’Islam politique, la gauche culturelle, l’intelligentsia molle, et probablement avec lui-même. À la fois carnet de guerre mentale et catéchisme cyberpunk, ce livre n’est pas fait pour convaincre. Il est fait pour survivre.
Infos techniques et crédits
- Auteur : Maurice G. Dantec
- Titre complet : Laboratoire de catastrophe générale : Journal métaphysique et polémique 2000-2001
- Éditeur : Gallimard
- Collection : Folio
- Date de publication : 2003
Contexte de publication
En 2003, Dantec est en pleine mutation idéologique et littéraire. Il a quitté la France pour le Canada, revendique haut et fort son catholicisme radical et son combat contre l’islamisme et la décadence occidentale. Il est déjà persona non grata dans certains cercles littéraires parisiens. Son verbe devient de plus en plus apocalyptique, ce qui alimente autant sa légende que les critiques virulentes à son encontre.

Éléments marquants de l’époque
- La montée en puissance de la guerre contre le terrorisme après le 11 septembre 2001 influence fortement sa pensée et son écriture.
- Dantec participe à des débats médiatiques, où il choque autant par ses idées que par son éloquence parfois confuse.
- La littérature cyberpunk, dont il était l’un des rares représentants français, connaît un certain essoufflement au profit d’une SF plus mainstream.
- Dans le même registre radical, d’autres auteurs (Houellebecq avec Plateforme, Richard Millet) tiennent des discours également polémiques sur l’état du monde.
Thèmes et qualités du livre

Un journal métaphysique sous amphétamines
Dantec ne raconte pas, il assène. Laboratoire de catastrophe générale est avant tout un cri, un exutoire où s’entrechoquent les réflexions d’un homme qui se pense en exil — à la fois physique (installé au Canada) et intellectuel (banni des cercles bien-pensants). Dans ce journal, il tisse un maelström de pensées où la cybernétique, la musique industrielle, la philosophie et l’eschatologie se croisent dans un chaos fascinant. L’auteur écrit comme un homme en état d’urgence, avec cette fièvre hallucinée qui caractérise ses romans, mais poussée ici à son paroxysme.
Un manifeste politique et guerrier
Dantec se veut un éclaireur dans un monde en ruines. Il ne cache pas son admiration pour l’Amérique post-11 septembre, son rejet du relativisme et sa vision d’un affrontement inévitable entre les valeurs occidentales et la barbarie qu’il perçoit en face. Ce journal est aussi une déclaration de guerre contre l’intelligentsia française qu’il exècre, une classe médiatique et littéraire qu’il juge corrompue par la lâcheté et l’aveuglement idéologique. Son discours, excessif et tranchant, oscille entre le pamphlet et la prophétie.
Une logorrhée fascinante et excessive
Lire Dantec, c’est accepter de se faire emporter dans un torrent verbal ininterrompu. Il peut enchaîner des pages entières sur la biochimie de la conscience avant de partir dans une diatribe contre l’État français, puis d’évoquer une vision mystique inspirée de Teilhard de Chardin. Cette logorrhée, qui a fait son génie, peut aussi le desservir : le lecteur est happé, mais parfois submergé. À force d’accumuler les références et les concepts, le texte devient une jungle où il est facile de se perdre.
L’influence du cyberpunk et du catholicisme radical
Dantec est souvent décrit comme le seul auteur cyberpunk français digne de ce nom. Ce journal en est une preuve vivante : il applique la grille de lecture du genre à la politique et à la métaphysique, imaginant un futur où la technologie et la spiritualité se confondent dans une lutte ultime. Son catholicisme radical s’y impose comme un contrepoids à la froideur technologique : loin d’être un simple croyant, il envisage la foi comme une arme, une force révolutionnaire capable de transcender l’Histoire.
Un livre-monde ou un chaos indigeste ?
On ne lit pas Laboratoire de catastrophe générale comme un essai classique. C’est une plongée dans un cerveau en fusion, un laboratoire où chaque idée est poussée à l’extrême. Certains y verront un ouvrage visionnaire, d’autres un délire paranoïaque incontrôlable. Mais une chose est sûre : Dantec ne laisse pas indifférent. Il force son lecteur à penser autrement, quitte à le heurter, à l’ébranler, voire à l’énerver.
La place du livre dans l’œuvre de Dantec et dans la littérature en général
Ce journal occupe une place singulière dans la bibliographie de Maurice G. Dantec. Il marque un tournant, une radicalisation autant idéologique que stylistique. Jusqu’alors, Dantec était avant tout un romancier (La Sirène rouge, Les Racines du mal), reconnu pour sa fusion unique entre thriller, science-fiction et réflexion philosophique. Avec Laboratoire de catastrophe générale, il abandonne toute contrainte narrative pour livrer une sorte d’autoportrait mental, un document brut qui donne accès à son esprit en pleine mutation.
Un tournant personnel et littéraire
- C’est le premier de ses « journaux » publiés, qui marquent son œuvre tardive (American Black Box, Le Théâtre des opérations).
- C’est aussi le livre où sa pensée politique se durcit définitivement, ce qui lui vaudra d’être encore plus ostracisé par une partie du monde littéraire français.
Dans la tradition des écrivains-mystiques et pamphlétaires
Dantec s’inscrit dans une lignée d’écrivains « excessifs », des auteurs dont l’œuvre est indissociable d’une vision radicale du monde. On peut le rapprocher de Louis-Ferdinand Céline pour son style halluciné, d’Ernst Jünger pour son rapport à la guerre et à la technologie, ou même d’Antonin Artaud pour l’exploration des limites de la pensée.

Ce livre préfigure aussi, à sa manière, la montée des « intellectuels dissidents » du XXIe siècle, qui cultivent une position d’outsider face aux discours dominants.
Un livre qui divise
Laboratoire de catastrophe générale est adoré par ceux qui y voient une pensée visionnaire et rejeté par ceux qui n’y lisent qu’un délire paranoïaque.
Dans le champ de la littérature française, il n’a jamais vraiment eu d’héritiers directs, tant il repose sur une alchimie unique entre SF, philosophie et pamphlet politique.
Synthèse : Quand lire ce livre ? Qu’en attendre ?
📖 À lire si…
- Tu veux une plongée brutale et hallucinée dans le cerveau d’un écrivain visionnaire en roue libre.
- Tu aimes les textes radicaux, où la philosophie, la politique et la science-fiction se mêlent dans une tornade verbale.
- Tu es prêt à être bousculé, à la fois stimulé et dérangé par une pensée hors norme.
⛔ À éviter si…
- Tu cherches une lecture structurée et accessible.
- Tu es allergique aux discours enflammés et aux prises de position tranchées.
- Tu n’as pas envie d’être perdu dans des pages entières de digressions ésotérico-technologiques.
🕰️ Quand lire Laboratoire de catastrophe générale ?
- Pendant une nuit blanche : idéal pour accompagner une insomnie fiévreuse, à condition d’avoir un cerveau bien accroché.
- Lors d’un exil volontaire : dans une cabane perdue, loin du bruit du monde, pour mieux le voir s’effondrer à distance.
- Dans un bunker ou un abri antiatomique : avec quelques conserves et une lampe torche, pour anticiper la fin du monde.
- Entre deux lectures de Houellebecq et Céline : pour compléter ta collection de textes désespérés et prophétiques.
- Lors d’une discussion avec un ami qui croit que la littérature doit être « apaisée » : pour lui rappeler que certaines plumes sont faites pour brûler.